Notes d’un séjour de solidarité au Pérou (Partie 1) : Refuser de détourner le regard

Par Cristina De Fabritiis, membre et participante au séjour de solidarité

Séjour de solidarité
Solidarity tour
For Cristina, the solidarity tour to Peru was a way to choose “to stay close when others look away.” (Cristina De Fabritiis)

Développement et Paix – Caritas Canada organise traditionnellement chaque année un séjour de solidarité au cours duquel des membres, qui amassent généralement des fonds pour couvrir leurs propres dépenses, rencontrent nos partenaires dans les pays du Sud, observent leur travail sur le terrain, tissent des liens de solidarité avec les communautés qu’ils soutiennent et apprennent à leurs côtés. Deux des participantes au séjour de cette année ont très gentiment accepté de partager leur expérience avec nous. Ceci est le premier des deux articles, le second étant signé par Carol Hollywood. Pour découvrir d’autres témoignages, écoutez le dernier épisode de notre balado, Voix solidaires.

Je m’appelle Cristina De Fabritiis et je viens d’obtenir mon diplôme en développement international à l’Université York. Avant même de rejoindre Développement et Paix – Caritas Canada (DPCC) il y a moins d’un an, j’avais l’intention de faire mon stage de fin d’études dans une organisation qui reflétait mes valeurs personnelles et professionnelles.

Je ne voulais pas faire partie d’une organisation catholique uniquement en raison de ma foi. Je recherchais plutôt une organisation dont la mission allie engagement local et solidarité mondiale. J’ai été attirée par le travail de DPCC, qui invite les Canadiennes et les Canadiens de tous les milieux à se connecter à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Le séjour de solidarité au Pérou m’a permis de mettre en pratique tout ce que j’avais appris à l’université et d’observer des cas similaires à ceux que j’avais étudiés en classe.

Au cours de mon stage au bureau de Toronto de DPCC plus tôt cette année, j’ai suivi Randy Haluza-Delay, animateur du centre de l’Ontario, dans l’animation d’ateliers pour le programme DPCC Jeunesse. Un jour, alors que je classais des archives, j’ai trouvé des dossiers concernant d’anciens séjours de solidarité datant du début des années 2000. Cela m’a amené à demander à Randy si quelque chose de similaire était prévu prochainement. Quand il m’a dit que ce serait le premier séjour de solidarité organisé depuis la pandémie, j’ai tout de suite été intéressée.

Avançons jusqu’au 13 juillet 2025, lorsque notre groupe de 12 Canadiennes et Canadiens a atterri à Lima.

Les expériences vécues lors du voyage de solidarité ont rappelé à Cristina « le rôle de Notre-Dame dans le ministère du Christ ». (Cristina De Fabritiis)

Séjour de solidarité : une réflexion féminine

Nous avons été chaleureusement accueilli·e·s par les Sœurs de Sainte-Dorothée, dont la gentillesse et l’hospitalité nous ont réchauffé le cœur. Dès le début du séjour de solidarité, j’ai remarqué la forte influence des femmes au sein de ma délégation et dans les partenariats de DPCC. J’ai également constaté le rôle essentiel que jouent les religieuses dans le soutien aux communautés vulnérabilisées de la région de Lima. J’ai apprécié le rôle des femmes dans l’Église, qui est essentiel à son esprit de solidarité envers les pauvres.

La présence, la compassion et la force des sœurs face à la souffrance m’ont rappelé le rôle de Notre-Dame dans le ministère du Christ. En me souvenant de son influence en tant que Sainte Mère lors des noces de Cana, j’ai commencé à m’inspirer du ministère du Christ, pour faire « Tout ce qu’il vous dira » (Jean 2,5).

Cela m’a rappelé l’appel à prendre soin et à rester aux côtés de celles et ceux qui souffrent, qui sont victimes d’injustice et d’abus, qui sont ignoré·e·s alors qu’elles et ils sont les plus proches du Christ dans leur souffrance. J’ai apprécié la grande réceptivité des femmes tout au long du voyage.

D’un point de vue spirituel, ce séjour de solidarité était le reflet profondément féminin du caractère de l’Église. Il m’a montré comment nous, les femmes déléguées, pouvions refléter l’essence même de l’Évangile de manière unique, à l’instar des femmes travaillant avec les organisations partenaires de DPCC au service des populations.

Apprendre auprès des partenaires

Au cours de cette visite, nous avons voyagé aux côtés de partenaires de DPCC tels que l’Instituto Bartolomé de Las Casas (Institut Bartolomé de Las Casas, IBC) et le Centro Amazónico de Antropología y Aplicación Práctica (Centre amazonien d’anthropologie et d’application pratique, CAAAP). Ils nous ont sensibilisé·e·s aux problèmes complexes qui affectent la vie urbaine et rurale au Pérou. Pilar Arroyo, analyste politique à l’IBC, nous a aidés à comprendre l’ampleur des économies illégales en pleine expansion au Pérou, avant notre visite aux communautés touchées à Lima et à Iquitos.

En tant qu’étudiante en développement international, j’ai trouvé très enrichissant d’entendre parler et de voir des sujets que je n’avais abordés qu’à l’université. J’ai trouvé encore plus enrichissant d’apprendre comment DPCC soutient des partenaires comme l’’IBC et le CAAAP dans la mise en œuvre de projets visant à contrer les effets de l’exploitation minière illégale sur la stabilité du pays et la sécurité des populations.

La collusion entre les entreprises et les autorités publiques et les forces de l’ordre, le trafic, la mauvaise gestion des déchets et la pollution, ainsi qu’un système judiciaire compromis ont poussé les communautés rurales à solliciter l’aide des partenaires de DPCC.

La lutte contre la dégradation de l’environnement

Lors de notre visite à San Mateo, dans le diocèse de Chosica, avec la Comisión Episcopal de Acción Social (Commission épiscopale pour l’action sociale, CEAS), nous avons constaté la dégradation environnementale du bassin du fleuve Rímac causée par une mine d’or située à proximité. Le Vicariat de l’eau d’Iquitos (voir partie 2) nous a présenté la manière dont les missionnaires travaillent avec le CAAAP et les habitants de Loreto pour surmonter les obstacles afin d’atténuer les effets des marées noires et de l’exploitation minière illégale sur la santé.

Barbara Fraser, du vicariat, a partagé ses expériences et ses conclusions issues d’une enquête journalistique sur la façon dont l’absence d’infrastructures de santé avait coûté des vies dans les régions touchées par l’exploitation minière. D’après ce que nous avons vu à Lima, Iquitos et San Mateo, les autorités locales et nationales péruviennes semblaient nier l’existence de diverses injustices.

Ce déni n’est nulle part plus évident qu’à 21 de Septiembre, un quartier défavorisé d’Iquitos qui semble avoir été abandonné par les autorités. Cette commune, qui selon le personnel du CAAAP était confrontée à une grave crise de l’eau, ressemblait étrangement aux mondes anti-utopiques de certains romans que j’avais lus.

Le sol était sablonneux. Ce n’était pas un sable doux et reposant comme celui des plages, mais plutôt un sable humide et lourd qui semblait recouvrir quelque chose. L’air était épais et nauséabond, imprégné, nous a-t-on dit, de l’odeur des eaux usées provenant d’un hôpital voisin. L’odeur âcre du sang avait souillé le ruisseau et empoisonné l’air.

Tout ce que nos sens percevaient devenait une métaphore des maux qui nous entouraient. La corruption, la collusion, le trafic, la cupidité et les abus semblaient peser sur la vie quotidienne des gens. Je ne pouvais m’empêcher de penser que la pollution n’est pas toujours physique ; elle se trouve également dans les liens que certains cultivent avec ceux qui détiennent le pouvoir. La pollution, c’est aussi sacrifier la justice et la vérité pour protéger la réputation et le pouvoir de celles et ceux qui abusent des droits des personnes et de l’environnement. Il est scandaleux de ne pas nommer les méfaits de la pollution ou de prétendre qu’elle n’existe même pas !

Une Église à l’écoute du peuple

Être témoin de cette situation a suscité en moi un mélange viscéral de compassion et d’urgence. Lorsque nous avons demandé ce que nous pouvions faire pour ces personnes, on nous a conseillé de faire ce pour quoi nous étions venus : servir, écouter et accompagner.

Les hispanophones parmi nous ont demandé aux gens quels étaient les défis auxquels elles et ils étaient confrontés en matière d’eau et comment le vicariat les avait aidés. Ces deux questions simples ont ouvert la porte à des récits de lutte, de résilience et de foi profonde. Dans les confidences des gens, nous avons appris non seulement leurs souffrances, mais aussi le travail discret et en coulisses de l’Église qui se glorifie de prendre soin des personnes appauvries et de faire connaître la présence du Christ dans les coins oubliés de l’Amazonie.

Depuis des années, les populations se battent pour leur droit à l’eau potable. Malgré des décisions judiciaires favorables, elles attendent toujours que des mesures soient prises. Une habitante de 21 de Septiembre nous a décrit la dure réalité : acheter des seaux d’eau juste pour préparer le petit-déjeuner, envoyer les enfants à l’école le ventre vide, boire l’eau d’un puits de fortune qui devient noire lorsqu’on la fait bouillir. « Il est inhumain de vivre à Iquitos, d’être entourée d’eau et de n’en avoir toujours pas », a-t-elle déclaré.

Elle remercie le vicariat de les avoir soutenus tout au long de cette épreuve, de les avoir guidés dans leurs efforts et de leur avoir rappelé qu’ils « ont des droits et doivent rester unis, en tant que frères, en tant qu’êtres humains ». Dans le cadre d’un projet pilote, le CAAAP fournit désormais des conseils juridiques aux populations autochtones de toute la région d’Iquitos.

C’est ainsi que ces problèmes sont abordés avec un cœur maternel par une Église qui écoute, accompagne et résiste discrètement à l’injustice avec courage et présence. Ce séjour de solidarité était pour nous un moyen de choisir de rester proches alors que d’autres détournent le regard. C’est peut-être là que commence la véritable justice : non pas dans des solutions techniques à court terme, mais en allant au cœur de celles et ceux qui souffrent et en refusant de prétendre que leur souffrance n’existe pas.


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