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Magnifica Humanitas : l’encyclique du pape Léon XIV prône une solidarité mondiale qui trouve un écho particulier au Canada

Par Dean Dettloff, chargé de recherce et plaidoyer

Pope Leo/ Pape Léon XIV - Magnifica_humanitas

Le lundi 25 mai, le pape Léon XIV a publié sa première encyclique, Magnifica Humanitas, ou « Magnifique humanité ». Si l’encyclique fait la une des journaux pour son analyse de l’Intelligence Artificielle (IA), thème central du document, le pape y propose également une vision globale de l’histoire de l’Enseignement social de l’Église, de l’importance de la paix et de la nécessité du développement international en cette période d’instabilité mondiale. Au fond, le pape Léon invite chacune et chacun à se souvenir, à célébrer, à défendre et à développer les dons de la vie humaine, alors même que notre monde est de plus en plus médiatisé par les écrans.

En tant que mouvement de solidarité internationale, Développement et Paix – Caritas Canada (DPCC) souhaite discerner comment donner vie à cette encyclique dans le cadre de sa propre mission. Voici quatre sections de Magnifica Humanitas qui sont particulièrement pertinentes pour nos vies et notre travail ici au Canada.

Les coûts des matériaux à l’ère numérique

173. Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares… Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.

Lorsque nous utilisons une technologie d’IA, comme ChatGPT, Claude ou Copilot, nous pouvons être émerveillé·e·s par la rapidité de la réponse de l’IA ou par sa capacité à imiter le comportement humain, mais nous pensons rarement à l’infrastructure matérielle et à la main-d’œuvre nécessaires pour la faire fonctionner. Derrière chaque réponse à une requête ou chaque image générée se cache un coût considérable en termes de consommation d’énergie, d’utilisation des sols et des ressources en eau. Alors que les chatbots accèdent à des montagnes de données collectées pour formuler des réponses aux utilisatrices et aux utilisateurs, ils nécessitent également une intervention humaine réelle pour trier et examiner ces données, exposant souvent des travailleuses et des travailleurs, dont beaucoup vivent dans les pays du Sud, à des images et des textes troublants pour un salaire dérisoire. Inspiré par l’Enseignement social de l’Église, le pape Léon nous encourage à développer une sensibilité plus profonde aux coûts matériels de ce qui apparaît aux personnes utilisatrices finales comme une interaction virtuelle abstraite. Développer une telle sensibilité est particulièrement essentiel, et difficile, car les outils numériques promettent la commodité.

Au Canada, cette sensibilité devrait susciter des questions importantes sur notre propre orientation politique et économique. La course effrénée à la construction et à l’alimentation de centres de données pour l’IA et d’autres fins transforme rapidement les communautés et les territoires à travers le monde. Dans notre propre pays, le gouvernement canadien encourage des investissements importants dans les centres de données, même ceux alimentés par des combustibles fossiles, ce qui contribue à aggraver la crise climatique.

Le Canada abrite également une part importante des industries extractives mondiales. Les industries minières canadiennes sont souvent à l’origine de graves violations des droits humains et de la destruction de l’environnement dans des pays comme la République démocratique du Congo, le Honduras et le Brésil, sans pour autant subir de conséquences, ou très peu.

Depuis de nombreuses années, les membres de DPCC réclament un renforcement de la réglementation applicable aux entreprises canadiennes opérant à l’étranger, ainsi qu’un moyen pour les communautés touchées d’obtenir justice devant les tribunaux canadiens. Sans un cadre réglementaire plus solide, la demande croissante en « minéraux critiques », essentiels aux technologies d’IA, ne fera qu’accroître les risques d’abus.

En attirant notre attention sur la magnificence de l’humanité, le pape Léon nous exhorte à ne pas désespérer, mais à contribuer à la construction d’un monde où le droit à une vie digne est garanti à toutes et tous. Alors que les entreprises continuent de faire pression sur les gouvernements et les individus pour qu’ils investissent dans l’IA, nous, Canadiennes et Canadiens, devons unir nos vies et nos actions à celles qui défendent les droits des personnes et de la planète touchées par cette nouvelle industrie.

L’essor du complexe militaro-industriel

193. Un élément déterminant du paysage actuel est l’essor de l’industrie de guerre, devenue un secteur clé de l’économie de certains pays. Le lien étroit entre les intérêts économiques, les appareils militaires et les décisions politiques engendre une “nation armée” où la guerre apparaît presque comme le prolongement naturel de la politique et où le marché de l’armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. Nous ne pouvons ignorer les énormes intérêts économiques qui se trouvent derrière la guerre. Les industries de l’armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits. En ce sens, il existe également une logique économique qui contribue à alimenter les tensions dans différentes régions du monde.

Aujourd’hui, le monde connaît plus de conflits qu’à n’importe quelle autre période depuis la Seconde Guerre mondiale. Les guerres ne peuvent être menées qu’avec des armes et du matériel de guerre, et les industries qui les fabriquent ont enregistré des bénéfices records. À l’instar du pape François, le pape Léon a exprimé une vive inquiétude non seulement face à la recrudescence des conflits, mais aussi face à l’essor des industries qui tirent profit de la guerre.

Le gouvernement du Canada s’est engagé à augmenter ses dépenses militaires jusqu’à 5 % de son produit intérieur brut d’ici 2035, une somme qui, selon le premier ministre Mark Carney, pourrait atteindre 150 milliards de dollars par an. En développant de manière agressive l’industrie de la défense canadienne, le Canada lie également sa prospérité économique à une industrie qui, comme le dit le pape Léon, « prospère précisément grâce aux conflits ». Un tel investissement jette le doute sur les engagements du Canada en matière de réduction des conflits.

Parallèlement, le Canada a réduit les dépenses publiques dans divers secteurs, notamment en supprimant 2,7 milliards de dollars de l’aide publique au développement, en particulier dans le domaine de la santé mondiale. Les tendances du budget national canadien sont préoccupantes lorsque l’on prend le temps de réfléchir aux besoins croissants à travers le monde. Il est nécessaire d’investir dans des structures capables de répondre à ces besoins afin que nous puissions reconnaître et célébrer la magnificence de l’humanité. Les Canadiennes et les Canadiens devraient répondre au message du pape Léon en indiquant clairement à nos personnes représentantes élues que nous voulons que notre pays investisse dans la paix, et non dans la guerre, liant ainsi notre avenir à la coopération mutuelle avec les autres.

Le devoir et le droit au développement

83. Le développement, tant pour les personnes que pour les nations, est à la fois un devoir et un droit : il exige des conditions minimales qui permettent à chaque personne et à chaque peuple de s’épanouir selon sa dignité, sans être maintenu dans la dépendance ou exclu de l’accès aux biens nécessaires. Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus… Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas au domaine économique, mais qu’il favorise la qualité de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie.

Dans notre système économique mondial, les pays ne jouissent pas tous de la même liberté de se développer selon leurs propres conditions. En raison de facteurs tels que des siècles de colonialisme, des accords commerciaux inéquitables et, dans de nombreux cas, des dettes publiques impossibles à rembourser, les économies de nombreux pays du Sud sont subordonnées aux besoins et aux désirs des économies du Nord. Pour satisfaire la demande des consommatrices et des consommateurs du Nord, les gens travaillent dans des conditions difficiles, voire mortelles. Un véritable développement signifierait que les gens soient libres d’imaginer et de construire le type de société qu’ils souhaitent, sans subir les pressions de la recherche internationale du profit.

Dans un pays comme le Canada, notre mode de vie repose en grande partie sur l’exploitation des personnes et de la planète. Que ce soit en achetant des vêtements de fast-fashion, des fruits tropicaux hors saison, un nouvel ordinateur ou un nouveau téléphone portable, notre économie mondiale nous intègre dans des chaînes d’approvisionnement complexes qui reposent souvent sur la violence. Les Canadiennes et les Canadiens peuvent contribuer à changer cette situation en plaidant pour que le Canada augmente son financement en faveur du développement à long terme, investi dans les communautés locales, permettant ainsi aux populations de tracer leur propre voie vers un monde plus durable.

Nous pouvons toutes et tous y contribuer

212. Cependant, arrivé à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n’avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention).

En examinant l’état de notre monde et les défis liés à la quête de la justice, il est facile de se sentir dépassé·e·s et de baisser les bras. Face à la complexité de la situation mondiale, nous pourrions même être tenté·e·s de conclure que même un pays comme le Canada est incapable de tracer la voie vers la paix. Peut-être, pourrait-on penser, le Canada devrait-il réduire ses dépenses à l’échelle internationale en raison des pressions auxquelles il est confronté sur le plan national, ou peut-être devrait-il donner la priorité aux dépenses militaires compte tenu des nouvelles incertitudes et menaces. Pourtant, le pape Léon nous encourage à être des personnes de foi et à relever le défi de notre époque avec une ambition de paix, en sachant que nous sommes toutes et tous capables d’agir par nous-mêmes.

En œuvrant ensemble pour la solidarité internationale, les membres de Développement et Paix – Caritas Canada peuvent joindre leurs actions individuelles à une action collective, tant à travers le Canada qu’avec nos partenaires à l’étranger. Comme le démontre Magnifica Humanitas, l’Enseignement social de l’Église nous offre des outils puissants pour comprendre de manière réaliste la vérité de notre monde et pour affronter cette vérité avec foi, espérance et amour.

Ensemble, nous pouvons célébrer la magnificence de l’humanité, un don de Dieu qui ne pourra jamais être effacé.

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