Par Minaz Kerawala, conseiller en communication et relations publiques

De combien d’aide humanitaire le monde a-t-il besoin, et combien en reçoit-il ?
Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies répond chaque année à ces questions dans son rapport intitulé « Global Humanitarian Overview » (Aperçu humanitaire mondial), dont l’édition 2026 a été publiée la semaine dernière. Le chiffre phare estime que 33 milliards de dollars américains seront nécessaires pour venir en aide à 135 millions de personnes au cours de l’année à venir. Le suivi du rapport de l’année dernière indique que seulement 28,5 % du montant nécessaire pour 2025 a été recueilli (voir aperçu en anglais).
Ces deux chiffres – le premier astronomique, le second catastrophique – ont suscité une réaction forte et sérieuse de la part d’une coalition de 89 ONG locales, nationales, régionales et internationales, notamment Caritas Internationalis, dont Développement et Paix – Caritas Canada (DPCC) est membre. Leur déclaration collective est à la fois une dénonciation et un appel à la communauté internationale, en particulier aux pays les plus riches qui se désengagent de la solidarité internationale, voire la fragilisent activement.

Aide humanitaire : les besoins en chiffres
L’Aperçu humanitaire mondial dresse un tableau sombre (voir rapport abrégé en français ou site Web en anglais). La plupart des pays réduisant leurs budgets d’aide, les agences des Nations Unies sont contraintes de cibler moins de 58 % des 239 millions de personnes qui seront dans le besoin en 2026.
Même parmi ce nombre déjà cruellement trié, seules 87 millions de personnes se voient accorder la priorité. Répondre aux besoins de ce sous-ensemble coûterait moins de 1 % des dépenses militaires mondiales totales, qui s’élèvent à 2 700 milliards de dollars.
Lors d’une conférence de presse (voir transcription en anglais), le sous-secrétaire général des Nations Unies chargé des affaires humanitaires, Tom Fletcher, a déclaré : « L’appel mondial pourrait être entièrement financé si les 10 % des personnes les plus riches au monde, c’est-à-dire toutes celles qui gagnent plus de 100 000 dollars, donnaient seulement 20 cents par jour. »
Une autre statistique révélatrice a émergé depuis la publication du rapport. Les 33 milliards de dollars qu’il réclame représentent moins d’un dixième de la valeur nette d’Elon Musk, l’homme le plus riche du monde qui a mené, plus tôt cette année le démantèlement de l’USAID.
Aide humanitaire : ce qui suscite le besoin
Désignant les conflits et les changements climatiques comme les principaux facteurs à l’origine des besoins humanitaires en 2026, l’Aperçu humanitaire mondial note que :
- Au moins 56 000 personnes de la société civile ont été tuées dans des conflits au cours des dix premiers mois de 2025.
- Le nombre de victimes civiles causées par des armes explosives a augmenté de 69 % en 2024.
- Les attaques de drones ont augmenté de 4 000 % entre 2020 et 2024.
- Plus de 117 millions de personnes sont déplacées de force par les conflits et la violence.
- Environ 520 millions d’enfants, soit plus d’un sur cinq, vivent dans des zones de conflit ou sont en fuite.
- Les violences sexuelles liées aux conflits ont augmenté de 87 % en deux ans.
- Plus de 295 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë élevée.
- Trois quarts des personnes déplacées de force dans le monde vivent dans des pays exposés à des risques climatiques allant d’élevés à extrêmes.
- En moyenne sur une décennie, les catastrophes liées aux conditions météorologiques ont provoqué environ 70 000 déplacements internes par jour.
- Le financement du développement et de la lutte contre les changements climatiques reste le plus faible dans les pays les plus fragiles et les plus vulnérables.
Ce qu’en disent les ONG
L’Aperçu humanitaire mondial décrit comment la plus importante réduction du financement de l’aide humanitaire depuis une décennie a contraint les organismes d’aide à réduire drastiquement leurs programmes et leurs effectifs en 2025 et à recentrer leurs efforts sur des sous-groupes de personnes hautement prioritaires, privant ainsi des dizaines de millions de personnes de services vitaux en matière de nutrition, de soins de santé, de protection, d’eau, d’assainissement et d’hygiène.
S’inscrivant dans cette critique, la déclaration des ONG dénonce « la riposte politique contre l’inclusion et l’égalité des genres », l’entrave à l’acheminement de l’aide humanitaire, le ciblage des travailleuses et travailleurs humanitaires, « l’utilisation de la privation alimentaire et de la violence basée sur le genre comme armes », le manque de « volonté politique de maintenir la paix ou de traduire en justice les auteurs de crimes internationaux » et l’affaiblissement des capacités organisationnelles, en particulier parmi les organisations dirigées par des femmes et des personnes réfugiées et dans le domaine de la protection de l’enfance.
Les ONG recommandent vivement que :
- Les responsables politiques des pays donateurs doivent cesser de dénigrer l’aide et financer intégralement l’appel lancé par l’ONU.
- Il faut mettre fin à la hiérarchisation excessive des priorités afin que les personnes les plus démunies n’aient plus à être sélectionnées parmi les personnes dans le besoin sur la base de critères très stricts.
- Les acteurs communautaires, locaux et nationaux doivent être associés à l’ensemble du cycle de programmation humanitaire.
- Le secteur privé et les institutions financières multilatérales et internationales doivent contribuer davantage.
- Le système humanitaire doit être davantage centré sur les personnes, efficace, pluraliste, agile, inclusif et responsable.
- Les organisations doivent privilégier la complémentarité plutôt que la concurrence.
- Les agences des Nations Unies devraient déléguer des pouvoirs et des ressources aux acteurs locaux et nationaux.
- Les organisations intermédiaires devraient envisager d’habiliter les acteurs locaux plutôt que de mettre elles-mêmes en œuvre les programmes.
- Les pays donateurs doivent devenir moins réticents à prendre des risques, plus disposés à financer des programmes éprouvés de distribution d’argent liquide, plus transparents, moins bureaucratiques et moins contraignants pour les bénéficiaires des fonds.
- Les gouvernements doivent veiller au respect constant du droit international.
Le tableau canadien
Le mois dernier, nous avions critiqué la décision budgétaire du gouvernement canadien de réduire l’aide internationale de 2,7 milliards de dollars sur quatre ans. À l’instar du sous-secrétaire Fletcher, notre directeur général Carl Hétu avait opposé l’avarice en matière d’aide à la générosité en matière de dépenses militaires. « En tant qu’organisation catholique, nous trouvons incroyable que, alors que le monde a besoin de plus de pain, le Canada veuille fabriquer plus de bombes », avait-il déploré.
L’Aperçu humanitaire mondial et la réponse des ONG à celui-ci rendent encore plus appréciable le leadership moral traditionnel du Canada dans le domaine humanitaire mondial. Heureusement, le choix regrettable du gouvernement n’a pas encore compromis le rôle et la réputation du Canada.
À l’heure actuelle, par exemple, DPCC bénéficie de plusieurs subventions accordées par Affaires mondiales Canada pour des programmes ambitieux, multisectoriels et pluriannuels au Bangladesh, en République démocratique du Congo, en Palestine, dans la région du Sahel, au Soudan et en Ukraine. Au cours de leur durée de vie, ces programmes fourniront une gamme de soutiens et de services à plus de 10,3 millions de personnes en situation de conflit et de crise, notamment en répondant à leurs besoins fondamentaux en matière d’alimentation, de logement et de soins de santé, en renforçant les économies des communautés et en les rendant plus résistantes aux changements climatiques, et en améliorant les capacités des populations pour une citoyenneté engagée.
Ces contributions laissent leur marque. « L’aide canadienne est plus qu’un simple don, c’est une preuve de profonde solidarité et de compassion envers le peuple soudanais », a récemment déclaré Mary Wamuyu, qui supervise les projets de notre partenaire au Soudan, aux sympathisant·e·s de DPCC. Toute réduction du financement public accordé aux programmes à long terme nuira non seulement à l’image et à la réputation du Canada, mais entraînera également le recul de nombreux acquis sociaux importants obtenus de haute lutte.
C’est pourquoi nous réitérons notre appel au premier ministre Mark Carney afin qu’il respecte « les valeurs de compassion et de générosité qui caractérisent notre pays » en tenant sa promesse de ne pas réduire l’aide internationale. Car, comme l’a si bien dit M. Hétu, « Des vies en dépendent ! »