Par Bosco Bampembe, président du conseil diocésain de Montréal et participant au voyage de solidarité 2026

Il est des voyages dont on rapporte des photographies ; d’autres laissent des questions qui continuent de nous habiter bien après le retour. Le séjour de solidarité organisé par Développement et Paix – Caritas Canada, en partenariat avec l’Institut Bartolomé de Las Casas (voir le site Web en espagnol), appartient à cette seconde catégorie.
Du 4 au 17 juillet 2026, huit membres de deux régions francophones du Canada (Québec et Nouveau-Brunswick) ont parcouru le Pérou à la rencontre de communautés, d’organisations sociales, de leaders autochtones et d’acteurs de l’Église engagés dans la promotion de la justice sociale et de la dignité humaine. L’objectif n’était pas de découvrir le Pérou des cartes postales, mais celui de femmes et d’hommes qui, malgré les difficultés, œuvrent chaque jour pour défendre leurs droits, leur territoire et leur avenir.
À Lima, les contrastes sont saisissants et les inégalités demeurent profondes. Afin de mieux saisir cette réalité, nos premières journées sont consacrées à une série de conférences sur les réalités sociales, économiques et politiques du pays, suivies de la visite à une institution publique unique en son genre, dédiée à la commémoration, à l’éducation et à la recherche, dénommée le Lieu de la mémoire, de la tolérance et de l’inclusion sociale (LUM ; voir site Web en espagnol). Ces premières activités sur la situation du pays et son histoire récente ont permis de nous rappeler qu’une société ne peut construire son avenir sans s’appuyer sur ses propres ressources pour relever les défis du présent et sans guérir des blessures du passé. Tout de suite, nous comprenons que notre séjour sera avant tout une démarche d’écoute et d’apprentissage mutuels.
Quelques jours plus tard, nous rejoignons la ville d’Iquitos, au cœur de l’Amazonie péruvienne. Ici, le fleuve remplace les routes et l’immensité de la forêt contraste avec les difficultés auxquelles sont confrontées les populations. Nous avons rencontré notre partenaire, le Centre amazonien d’anthropologie et d’application pratique (CAAAP, voir le site Web en espagnol), des actrices et des acteurs sociaux, les représentant·e·s de l’Organisation des étudiant·e·s des peuples autochtones de l’Amazonie péruvienne (OEPIAP) ainsi que du Vicariat de l’eau. Ce vicariat, créé par Mgr Miguel Cadenas, évêque d’Iquitos, met l’accent sur l’importance pratique et spirituelle des plans d’eau ; il étudie les problèmes liés à l’eau et à la santé environnementale ; et il renforce les capacités des populations à défendre les questions liées à l’eau.



Ces rencontres nous permettent de mieux comprendre les enjeux liés à la protection des territoires, à l’accès à l’eau, aux études supérieures et à la reconnaissance des droits des peuples autochtones ; enjeux déjà évoqués dans le cadre du Synode sur l’Amazonie et l’action pastorale de l’Église en Amazonie. D’un regard optimiste, un enseignant autochtone évoque l’espoir d’un nouveau Kanatari « un nouveau lever de soleil » en langue kukama. Le message inscrit sur son chandail en exprime toute la portée : « Defender los ríos y territorios es defender la vida » (Défendre les rivières et les territoires, c’est défendre la vie).
Ces échanges prennent un sens particulier lors de notre visite du quartier informel « 21 Septembre ». Des actrices et des acteurs sociaux et des familles nous racontent leur lutte quotidienne pour l’accès aux services de base, à l’eau potable et à l’assainissement, affectant la vie de plusieurs personnes et des enfants en particulier. Pour plusieurs d’entre nous, cette rencontre marque un tournant. Ce qui est souvent considéré comme acquis chez nous demeure ici un droit fondamental encore inaccessible.

De Iquitos, notre parcours se poursuit sur le fleuve Amazone jusqu’aux communautés d’Indiana et de Mazán, dans le vicariat de San José del Amazonas. Les religieuses missionnaires et les animateurs pastoraux nous accueillent avec simplicité et témoignent de leur engagement auprès des populations autochtones. Le groupe combine dialogue et chants de chorale avec nos hôtes. Nous avons découvert des communautés qui faisaient face aux difficultés liées à l’isolement et au manque de ressources, mais profondément vivantes grâce à la véritable force collective que constituent la solidarité et l’action pastorale.
De retour à Lima, puis dans les Andes, à San Mateo, une autre réalité s’impose : celle d’exploitation minière qui dure depuis des décennies. Notre partenaire la Commission épiscopale d’action sociale (CEAS, voir le site Web en espagnol) a tenu à nous fixer sur les enjeux passés, présents et futurs de cet extractivisme. Les paysages de San Mateo portent les traces de cette activité, tandis que les personnes représentantes de la pastorale sociale et des organisations locales rappellent que la protection de l’environnement est indissociable de la santé, des droits humains et de la dignité des populations. Notre passage dans cette petite localité située à 3200 mètres d’altitude a été une expérience éprouvante pour certains d’entre nous qui ont été affecté·e·s par le mal d’altitude, mais aussi le froid…
Avant de conclure notre séjour au Pérou, nous avons vécu une immersion à la paroisse San Juan de Lurigancho, située dans le quartier le plus peuplé de Lima, où vivent près d’un million de personnes. Marquée par une forte immigration, une population majoritairement jeune et d’importants défis économiques et sécuritaires, cette paroisse est aussi un lieu d’espérance, un remarquable laboratoire d’engagement communautaire. Inspirée par la praxis de la théologie de la libération, l’équipe de la pastorale sociale y déploie des initiatives concrètes telles qu’une cantine paroissiale et un service d’aide juridique pour soutenir les personnes les plus vulnérabilisées, des ateliers favorisant l’insertion des femmes et des personnes aux prises avec des problèmes de dépendance, etc. De plus, un groupe de femmes leaders, très engagées et formées par notre partenaire l’IBC y mène des activités de sensibilisation sur les enjeux sociaux, politiques et la prévention des violences.

Cette dernière immersion a permis de mieux comprendre le travail de nos partenaires, notamment l’IBC, le CEAS, le CAAAP et le Centre Labor (voir le site Web en espagnol) dont l’approche repose sur un principe simple : accompagner les communautés et les personnes afin qu’elles puissent devenir elles-mêmes des actrices du changement, défendre leurs droits et construire leur avenir.
Enfin, il faut souligner la cohésion et la collaboration du groupe dans la gestion du temps, de prières, de réflexions, de petits moments de détentes avec des jeux etc., qui ont permis de bien vivre cette belle expérience. Nous sommes reparti·e·s du Pérou avec bien plus que des souvenirs qui ont émaillé ces belles rencontres. Ce voyage nous a invités à revoir notre compréhension de la solidarité internationale. Il nous rappelle qu’elle ne consiste pas à apporter des solutions immédiates, mais d’abord à écouter, à apprendre et à marcher aux côtés de celles et ceux qui, souvent dans l’ombre, contribuent à bâtir une société plus juste, plus solidaire.