Par Dalia Qumsieh, fondatrice et directrice de l’Initiative Balasan pour les droits humains – Palestine

Ce message pour la nouvelle année nous vient de Dalia Qumsieh, juriste palestinienne renommée et militante des droits humains. Grâce à des actions de plaidoyer juridique, de recherche et de planification politique, son organisation (voir site Web en anglais) conteste les politiques injustes d’Israël et dénonce leurs effets sur le peuple palestinien, en particulier sur les communautés chrétiennes historiques. L’année dernière, Me Qumsieh a rédigé un message de Pâques pour le site Web de Développement et Paix – Caritas Canada, et a participé à notre balado Voix solidaires et à notre webinaire sur la Palestine. Les opinions exprimées dans cet article sont les siennes.
Alors que le monde entre dans une nouvelle année, moment de renouveau et de nouveaux départs, la Palestine tourne la page du calendrier avec des blessures ouvertes, plutôt qu’avec des résolutions et l’espoir d’un nouveau départ.
Les récentes nouvelles concernant un cessez-le-feu à Gaza et la reprise des discussions sur le soi-disant « plan de paix » proposé par le président américain pourraient laisser croire à un public lointain que la violence s’est apaisée et qu’un horizon politique s’est ouvert. Sur le terrain, cependant, cela est loin d’être notre réalité. Gaza continue de subir les conséquences dévastatrices du génocide perpétré par Israël, des mois de bombardements, des déplacements massifs dans des conditions inhumaines, de la famine et des plus de 400 Palestiniennes et Palestiniens tués depuis l’annonce du cessez-le-feu (voir mise à jour en anglais).
Dans le même temps, vous avez peut-être vu des vidéos de l’illumination du sapin de Noël à Bethléem, pour la première fois depuis deux ans, dans l’espoir que cela marque la fin de l’occupation illégale et prolongée d’Israël. Mais ce n’est pas le cas.
Peu de raisons de se réjouir à Bethléem
L’ensemble de la Cisjordanie reste soumis à des politiques d’annexion israéliennes intensifiées (voir article en anglais), avec une expansion sans précédent des colonies illégales, des confiscations de terres, des démolitions de maisons, des déplacements forcés, des arrestations massives et des violences commises par les colons sans aucune responsabilité. La ville même de Noël, Bethléem, entre dans l’année 2026 sous une pression croissante (voir article en anglais). Aucune célébration d’illumination du sapin peut « nettoyer » les effets sombres de l’occupation israélienne sur sa géographie et sa démographie, qui menacent le lien historique du peuple chrétien palestinien autochtone avec sa terre ancestrale. En Cisjordanie, et en particulier à Bethléem, l’annexion n’est pas une menace future ; c’est un processus en cours, qui avance discrètement pendant que l’attention du monde est fixée sur Gaza.
Le gouvernorat de Bethléem connaît une accélération sans précédent des politiques d’isolement et d’annexion rampante, en particulier depuis le 7 octobre 2023, dans le cadre d’une stratégie plus large visant à remodeler la géographie et la démographie palestiniennes en Cisjordanie dans le cadre du projet « Grand Jérusalem ». Ce qui se passe à Bethléem ne peut être considéré comme des mesures de sécurité isolées, mais comme un ensemble intégré de politiques administratives, juridiques, militaires et de colonisation visant à transformer l’occupation temporaire en annexion permanente de facto.
En réalité, et au quotidien, les terres de Bethléem sont confisquées pour agrandir les colonies israéliennes ; ses maisons sont démolies ; ses agricultrices et ses agriculteurs sont empêchés d’accéder à leurs terres ; sa population est opprimée et déplacée de force par les colons et les soldats israéliens ; ses sites archéologiques et classés au patrimoine mondial de l’UNESCO sont annexés (voir article en anglais). La population chrétienne de Bethléem est coupée de Jérusalem et isolée dans de petites enclaves ; elle est privée de ses droits fondamentaux, de sa dignité et de sa sécurité ; elle est contrainte, dans un environnement délibérément coercitif, de quitter ses terres ancestrales, ce qui entraîne une baisse alarmante à son nombre.
Bethléem a été morcelée par 65 points de contrôle qui non seulement restreignent la liberté de circulation (voir article en anglais), entravent l’accès à d’autres droits humains fondamentaux et perturbent considérablement la vie quotidienne, mais remodèlent aussi activement la configuration spatiale de la ville, la coupant progressivement de ses villages occidentaux et orientaux et limitant l’accès aux services essentiels. Elle est progressivement transformée d’un espace vivant et interconnecté en une enclave contrôlée, isolée des villages environnants et privée de sa capacité à subvenir aux besoins de sa population.
Le tourisme, autrefois au cœur de l’économie locale, est suspendu depuis deux ans, tandis que l’accès à la terre et aux moyens de subsistance continue de se réduire dans le cadre d’une politique délibérée d’appauvrissement et de « dé-développement » menée par Israël. Le plus dangereux dans cette nouvelle ère, ce ne sont pas seulement les politiques elles-mêmes, mais leur normalisation : les restrictions sont devenues monnaie courante, les violations des droits fondamentaux sont devenues la norme et cette instabilité délibérée est devenue la condition permanente.
Un message pour la nouvelle année : ce qui est nécessaire

Pour les chrétiennes et les chrétiens, Bethléem ne devrait pas être un symbole lointain dans la Bible. C’est une communauté vivante malgré tout. La communauté chrétienne palestinienne, l’une des plus anciennes au monde, perpétue la foi sans interruption depuis l’époque du Christ. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, et en raison des politiques israéliennes, elle risque de s’éteindre (voir article en anglais).
Pour faire face à ces injustices multidimensionnelles, il faut d’abord refuser catégoriquement le confort du silence institutionnel, puis s’engager sans équivoque en faveur de la dignité humaine et de la justice. Un plaidoyer fondé sur des principes est également nécessaire au sein même de l’Église afin de l’encourager et de la soutenir pour qu’elle défende le droit international avec plus d’assurance et continue à œuvrer concrètement, avec des plans de travail et des budgets réels, pour promouvoir la reddition de comptes et pour protéger les droits et la présence menacés du peuple chrétien sur la terre qui a donné le Christ au monde.
Il faut également plaider avec force auprès du gouvernement canadien pour qu’il respecte sans exception le droit international, notamment en matière de protection des populations civiles et d’obligation de rendre des comptes pour les violations qui ont été très bien documentées avec des preuves minutieuses. Il faut comprendre que la reconnaissance de l’État de Palestine par le Canada reste purement déclarative si elle n’est pas accompagnée d’actions conformes au droit international.
Il faut également agir en toute foi, soutenir les organisations humanitaires et de défense des droits qui travaillent avec les communautés palestiniennes, accompagner, faire des dons, sensibiliser, faire entendre la voix des Palestinien·ne·s et des chrétien·ne·s, et témoigner. Manifestez votre foi par votre solidarité.
Un message pour la nouvelle année : faites valoir nos droits avant qu’il ne soit trop tard
Cette nouvelle année n’est pas une occasion de se réjouir, mais plutôt une échéance alarmante. Le passage à l’année 2026 invite à une réflexion sérieuse, à se repentir du silence et de la complicité, et à renouveler son engagement en faveur des droits humains et de la justice. Il faut commencer par comprendre qu’un cessez-le-feu fragile ne suffit pas à effacer la destruction totale d’une ville ancienne comme Gaza, ni le sang versé et la misère déjà subis, et que l’illumination du sapin de Noël à Bethléem n’empêche pas l’annexion par Israël et ne garantit ni la sécurité, ni la reddition de comptes, ni la justice.
L’Évangile, le droit international et la logique aboutissent tous à la même conclusion : la paix sans justice n’est ni réalisable ni durable. Le Canada, pays qui se pose en défenseur des valeurs des droits humains et de la primauté du droit, a un rôle important à jouer. Les Églises, les institutions et les personnes croyantes du Canada défendent depuis longtemps une paix fondée sur la justice, que ce soit en Afrique du Sud ou dans le cadre de la réconciliation avec les peuples autochtones au pays. La Palestine appelle à la même cohérence et aux mêmes normes morales, juridiques et spirituelles.
En cette nouvelle année, depuis le cœur de Bethléem, nous ne demandons pas la charité, mais nos droits. Nous ne demandons pas la sympathie, mais la responsabilité et la reddition de comptes. Nous demandons à nos sœurs et frères chrétien·ne·s du Canada un partenariat fondé sur une foi et des valeurs communes. Les résolutions en faveur des droits humains, de la dignité et de la justice ne sont pas des distractions politiques qui détournent de la foi ; elles sont le chemin même par lequel l’espoir se renouvelle, la foi devient crédible et la paix devient possible.
Depuis Bethléem, nous vous invitons à parcourir ce chemin avec nous, en considérant la solidarité comme un verbe et en sachant que la justice est une vertu.