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Foi, changements climatiques et justice socio-environnementale : un message moral pour les leaders du G7

Par le cardinal Pedro Barreto Jimeno, S.J., président de la Conférence ecclésiale de l’Amazonie (CEAMA)

Son Éminence le cardinal Pedro Barreto Jimeno était archevêque de Huancayo, au Pérou, avant d’être élevé au rang de cardinal par le pape François, dont il était un ami proche et un confident. Ses réflexions ont nourri les idées que le défunt pape a exposé dans Laudato Si’. Le cardinal a également joué un rôle de premier plan dans l’organisation du Synode panamazonien de 2019, qui a conduit à la création en 2021 de la Conférence épiscopale de l’Amazonie (CEAMA), qu’il préside actuellement.

En tant que défenseur vocal et intrépide de leurs droits sociaux, économiques, politiques et écologiques, le cardinal Barreto est connu pour soutenir les peuples autochtones d’Amazonie dans leur lutte contre les abus perpétrés par des sociétés minières. Allié indéfectible de Développement et Paix – Caritas Canada, il soutient depuis longtemps bon nombre de nos projets et programmes, notamment notre campagne Pour notre maison commune de 2019.

Le cardinal était l’invité d’honneur du Forum populaire du Jubilé du G7 que nous avons coorganisé avec KAIROS Canada à Calgary, en Alberta. Son discours liminaire, prononcé en espagnol le vendredi 13 juin 2025 et reproduit ici en traduction avec son aimable autorisation, est un message moral pour les leaders du G7, les exhortant à agir en toute conscience lors du sommet du G7 à Kananaskis, non loin de là.

À la veille du G7, où le Canada accueillera les leaders des pays les plus puissants du monde, nous vivons une grave crise socio-environnementale qui nous déconcerte et nous décourage. Nous ne voyons aucune solution immédiate. Nous sommes paralysé·e·s et impuissant·e·s face aux multiples défis auxquels nous sommes confronté·e·s en tant qu’humanité.

Cependant, quelque chose de nouveau est en train de naître ; une faible lumière apparaît au bout du tunnel. Nous ne vivons pas dans une ère de changement, mais dans un changement d’ère. C’est un moment propice, un kairos, comme l’appelaient les Grecs, pour indiquer que c’est le moment de la transformation de l’individu et de la société. Dans la tradition chrétienne, le kairos décrit le « temps de Dieu », c’est-à-dire des moments de grâce pour rêver et agir ensemble en tant que famille humaine, pour apprendre de l’histoire, qui est le maître de la vie, et pour consolider les processus de fraternité, d’écoute et d’action commune afin de rechercher le bien commun de l’humanité et des générations futures.

Ce kairos nous exhorte à corriger les erreurs passées qui ont affecté et continuent d’affecter les personnes et notre « maison commune », notre mère la Terre, et nous incite à sortir de nous-mêmes, de nos intérêts personnels et collectifs, pour unir nos cœurs et nos esprits, en reconnaissant nos points forts et nos points faibles, nos joies et nos peines, nos angoisses et nos espoirs en tant qu’humanité. Contrairement au chronos, qui fait référence au temps chronologique ou séquentiel, le kairos représente un moment particulier, où quelque chose d’important se produit pour le bien de l’humanité.

En cette année 2025, année du Jubilé de l’Espérance, nous sommes des pèlerins et nous sommes invités à une conversion des esprits et des cœurs. Le Jubilé est l’expression du kairos, une occasion historique pour les pays développés de reconnaître, de toute urgence, leur dette écologique envers les pays du Sud, conséquence de l’exploitation des ressources naturelles et de la dégradation des terres par les déchets polluants qui en résulte.

Alors que le Jubilé de 2000 était axé sur l’annulation des dettes financières des pays les plus pauvres envers les nations riches, le pape François, en appelant au Jubilé de 2025, a inversé la tendance en soulignant que les pays du Nord sont également débiteurs d’une dette encore plus urgente : la dette écologique. Selon François, celle-ci doit être remboursée sans délai afin d’éviter que l’avenir de l’environnement ne soit irrémédiablement compromis. Son appel s’est intensifié dans l’exhortation apostolique Laudate Deum (2023), stratégiquement proclamée un mois avant la COP28 à Dubaï afin de faire pression sur les pays les plus riches et de les avertir du risque imminent d’atteindre un « point de non-retour » (LD, 56).

La période géologique actuelle, connue sous le nom d’Anthropocène, est marquée par un comportement irresponsable des humains envers la nature. Cette mentalité a eu plusieurs répercussions négatives sur le monde, en particulier sur le biome amazonien et les populations qui y vivent. Les répercussions sont multiples et interdépendantes, telles que la déforestation, la perte de biodiversité et la pollution de l’eau, des sols et de l’air, qui ont dans une large mesure des effets graves sur la santé des populations et entraînent leur déplacement forcé.

Une activité humaine qui a eu de nombreux impacts négatifs sur la planète est l’extractivisme, qui a une longue histoire dans mon pays, le Pérou.

Lorsque j’étais archevêque de Huancayo, au Pérou, je ne pouvais rester silencieux face à la grave situation sanitaire de la population de La Oroya, qui jusqu’en 2012 était l’une des cinq villes les plus polluées au monde. De 1928 à 2012, une fonderie polymétallique dont les fumées étaient hautement toxiques pour la santé de la population était en activité.

Une étude réalisée en décembre 2004 a montré que les enfants de moins de six ans avaient en moyenne plus de 55 microgrammes de plomb par décilitre de sang. L’Organisation mondiale de la santé a indiqué que 5 microgrammes de plomb par décilitre de sang étaient très nocifs.

Un mouvement interreligieux, auquel j’ai participé en tant qu’archevêque de Huancayo, s’est opposé à une entreprise étrangère, ses travailleurs et l’État péruvien lui-même afin de défendre la vie et la dignité des personnes. En juillet 2012, l’entreprise qui exploitait la fonderie a déclaré faillite et cessé ses activités.

Certaines activités humaines, telles que l’extractivisme, entre autres, émettent des gaz à effet de serre et contribuent au réchauffement climatique, qui modifie les conditions météorologiques et provoque des sécheresses ou des inondations extrêmes dans la région : les changements climatiques.

D’un point de vue statistique, on peut parler de grandes inégalités. Les sociétés les plus « développées » sont en grande partie responsables des gaz à effet de serre. Cependant, ce sont les communautés à faible revenu et les populations autochtones qui sont les plus touchées par les phénomènes météorologiques extrêmes.

Mais à ma grande surprise et indignation, cette semaine, je suis arrivé dans une ville envahie par la fumée. À Calgary, j’ai réalisé que les incendies de forêt dans le nord de l’Alberta, conséquence des changements climatiques, ont également un impact sur la santé des Canadien·ne·s. Si les changements climatiques ont des répercussions négatives sur la population d’un pays riche et développé comme le Canada, imaginez l’impact qu’il doit avoir sur nos pays appauvris et endettés !

La pression financière sur les économies les plus pauvres s’est intensifiée ces dernières années. Le Rapport sur la dette international de la Banque mondiale indique qu’en 2023, « les pays en développement ont dépensé un montant inédit de 1 400 milliards de dollars au titre du service de leur dette extérieure, la charge des intérêts ayant atteint… 406 milliards de dollars, grevant dans de nombreux pays les budgets pouvant être alloués à des domaines critiques tels que la santé, l’éducation et l’environnement ».

Un message pour les leaders du G7

Cette injustice climatique nous oblige à dénoncer cette inégalité flagrante et à affirmer l’obligation morale d’insister pour que les pays du Nord reconnaissent la dette écologique qu’ils ont envers les pays du Sud afin d’atténuer les graves effets des changements climatiques.

Tout comme les pays du Sud respectent leurs obligations en matière de remboursement de la dette extérieure, les pays du Nord doivent également assumer leur dette écologique envers les pays touchés dont l’accès à des ressources essentielles telles que l’eau, la nourriture et le logement est compromis par ces remboursements. Ce manque d’accès aux ressources essentielles aggrave la pauvreté et les migrations forcées, créant un cycle de mort et de destruction difficile à briser.

De plus, lorsque des décisions relatives aux politiques publiques doivent être prises, les voix des communautés qui subissent le plus durement les conséquences de ces décisions ne sont souvent pas entendues. Cela implique une systématisation de l’injustice sociale.

Aborder les changements climatiques sous l’angle de la justice socio-environnementale signifie mettre en œuvre des solutions qui non seulement atténuent les impacts environnementaux, mais favorisent également l’équité et le bien-être de toute l’humanité, en particulier des communautés les plus vulnérabilisées.

Pour lancer un processus de justice socio-environnementale, j’appelle les leaders du G7 à proposer des politiques qui :

  1. Réduisent considérablement la demande de produits liés à la déforestation en Amazonie, tels que la viande et ses produits dérivés ; le soja et les produits à base de soja destinés à l’alimentation du bétail en Europe, en Chine et ailleurs ; les produits dérivés du bois pour la fabrication de meubles ou de papier ; et l’huile de palme, dont la production est une cause fréquente de déforestation. Les acheteurs de ces produits sont notamment les restaurants et les chaînes de restauration rapide, les supermarchés et les entreprises agroalimentaires.
  2. Financent la conservation et la restauration de l’Amazonie et d’autres régions fragiles grâce à des fonds climatiques équitables et accessibles afin de préserver la biodiversité et d’atténuer les changements climatiques. Cela nécessite la mise en œuvre de projets de reboisement durables et complets, consistant à planter des espèces indigènes afin de restaurer le couvert forestier et la biodiversité. De même, des projets de réhabilitation des sols sont nécessaires, avec des techniques agroforestières et l’utilisation de compost, ainsi que des projets d’assainissement dans les zones contaminées par des marées noires.
  3. Respectent les droits et les cultures des peuples autochtones et soutenir leur rôle de gardiens de la forêt, leur contribution à la planification et à la mise en œuvre des projets de restauration et leur rôle dans la garantie de la durabilité sociale et environnementale.


Pour sa part, le Sud devrait :

  1. protéger ses écosystèmes dans le cadre de sa souveraineté et de son avenir commun, et mettre en œuvre la sagesse ancestrale et une relation globale et ininterrompue entre les populations et leur environnement naturel ;
  2. s’engager en faveur d’un modèle de développement durable, avec la participation des communautés locales ; et
  3. exiger le respect et la coopération internationale, et mener à bien des projets de développement intégral et de restauration de la nature dans la transparence et la solidarité.


La crise multidimensionnelle que nous traversons avec l’Anthropocène comprend les guerres, les changements climatiques et les migrations forcées. Le pape François nous dit dans l’exhortation papale Querida Amazonia : « L’Amazonie bien-aimée se présente au monde dans toute sa splendeur, son drame et son mystère » (QA, 1). Il nous montre l’engagement que nous prenons aujourd’hui avec détermination et fermeté (QA, 7) :

« Je rêve d’une Amazonie qui lutte pour les droits des plus pauvres, des peuples autochtones, des derniers, où leur voix soit écoutée et leur dignité soit promue. »

« Je rêve d’une Amazonie qui préserve cette richesse culturelle qui la distingue, où la beauté humaine brille de diverses manières. »

« Je rêve d’une Amazonie qui préserve jalousement l’irrésistible beauté naturelle qui la décore, la vie débordante qui remplit ses fleuves et ses forêts. »

« Je rêve de communautés chrétiennes capables de se donner et de s’incarner en Amazonie, au point de donner à l’Église de nouveaux visages aux traits amazoniens. »

En conclusion, la lutte contre les changements climatiques doit aller de pair avec la recherche de la justice sociale. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons construire un avenir plus équitable et plus durable pour toutes et tous. La lutte contre les inégalités est un impératif moral.

C’est pourquoi je vous invite à vous joindre à notre engagement et à le partager. LA RESTAURATION ET LA PRÉSERVATION DE L’AMAZONIE ET DE SES PEUPLES SONT UN SIGNE D’ESPOIR POUR L’HUMANITÉ ENTIÈRE.

Nous sommes toutes et tous, absolument toutes et tous, actrices et acteurs de cet engagement essentiel à travailler ensemble ― société civile, gouvernements, entreprises, Églises, communautés religieuses, organisations sociales ― pour concrétiser et réaliser le rêve d’une humanité fraternelle, juste et pacifique, qui prend soin de la nature, notre maison commune.

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