Les élections générales péruviennes de 2026 se sont tenues le dimanche 12 avril 2026, afin d’élire le président et les vice-présidents de la République, ainsi que les représentants au Congrès et au Parlement andin pour la période 2026-2031. Plus de 40 partis politiques se sont présentés aux élections. En date du 15 avril, les résultats prévoient un deuxième tour qui aura lieu en juin entre la candidate conservatrice Keiko Fujimori, le candidat de gauche Roberto Sanchez et le candidat d’extrême droite Rafael López Aliaga.
Notre partenaire, l’Institut Bartolomé de las Casas a publié une réflexion post-électorale et nous a gracieusement permis de la traduire et de la partager sur notre site Web.
Quand le pays vibre de l’intérieur : une réflexion post-électorale au Pérou
Par Steve Privat Pérez, coordonnateur du projet « Agroécologie pour une vie meilleure » – APTES, Institut Bartolomé de las Casas
Ces jours-ci, le pays semble s’exprimer plus fort que jamais, comme si chaque voix tentait de s’imposer sur les autres dans une course pour définir ce que nous sommes et ce que nous serons. Les rues, les médias et les réseaux sociaux regorgent de discours qui cherchent à convaincre, à mettre en garde, voire à effrayer, créant une atmosphère tendue où tout semble urgent et décisif. Le jour du scrutin, cette intensité se multiplie et nous plonge dans le sentiment que tout dépend de cet instant.
Cependant, sous ce bruit constant, il existe un autre pays qui ne s’exprime pas avec la même stridence. C’est un pays qui n’a pas besoin d’élever la voix pour se maintenir, car sa force ne réside pas dans la déclaration mais dans la pratique quotidienne. Là, dans cet espace plus silencieux, la vie continue avec une fermeté qui ne dépend ni des sondages ni des résultats, mais de liens réels et persistants.
La communauté comme territoire vivant
Il existe des communautés qui n’attendent pas le verdict des urnes pour rester ce qu’elles sont, car leur existence n’est pas conditionnée par les cycles politiques. Ces communautés construisent déjà le pays depuis bien longtemps, et continueront à le faire par la suite, peu importe qui gagne ou qui perd. Pour elles, l’organisation n’est pas un discours, mais une nécessité transformée en action constante.
Ce sont des espaces où la vie se défend collectivement, où les difficultés ne paralysent pas, mais suscitent des réponses communes. Là, l’idée de pays cesse d’être abstraite et devient concrète : on cuisine, on discute, on prend soin les uns des autres, on se protège. Et c’est dans cette pratique quotidienne, souvent invisible, que réside l’une des formes les plus authentiques de construction du bien commun.
Dans des contextes marqués par les inégalités, le simple fait d’exister est déjà une forme d’affirmation puissante. Il ne s’agit pas d’une existence passive, mais d’une présence qui se maintient malgré des conditions défavorables, défiant ce qui tente de la rendre invisible. Les communautés qui se reconnaissent et se nomment revendiquent, au fond, leur place dans le pays.
Cette existence a un poids politique profond car elle rompt avec l’idée que seules comptent celles et ceux qui occupent des espaces de pouvoir visibles. Chaque communauté qui s’organise, qui se reconnaît et qui décide de rester active affirme que le pays lui appartient aussi. Et cette affirmation, même si elle ne fait pas toujours la une des journaux, possède une force transformatrice qu’on ne peut ignorer.
La notion de « prendre soin » comme fondement du pays
Il existe une dimension de la vie collective qui occupe rarement le devant de la scène dans le débat politique, mais qui est indispensable à l’existence de tout le reste : la notion de « prendre soin ». Sans cette notion, aucune communauté n’est possible, et sans communauté, l’idée même de pays perd tout son sens. Prendre soin n’est ni un acte mineur ni secondaire, c’est une manière fondamentale de soutenir la vie.
Dans de nombreux contextes, la notion de « prendre soin » s’exerce sans être reconnue, comme s’il s’agissait d’une chose naturelle et non d’un choix constant. Or, prendre soin implique des efforts, de l’attention et un engagement, en particulier dans les contextes où les ressources sont limitées. C’est dans ces pratiques que se révèle une politique différente, qui ne cherche pas à s’imposer, mais à soutenir.
La défense de la vie ne se fait pas toujours sur de grandes scènes ni par des gestes visibles. Elle se manifeste souvent dans le quotidien, dans de petites décisions qui, cumulées, ont un impact profond. Défendre la vie, c’est peut-être continuer à enseigner, continuer à semer, continuer à accompagner, même lorsque l’environnement ne le facilite pas.
Cette forme de défense n’en est pas moins importante parce qu’elle est silencieuse ; au contraire, c’est elle qui permet à la vie de continuer. Dans un contexte où tout semble se réduire à des choix et à des résultats, ces actions rappellent que le pays se construit aussi dans ces espaces où la vie se maintient jour après jour. Et que, sans eux, tout projet politique reste incomplet.
Tisser au milieu de l’incertitude
L’incertitude fait partie de notre histoire et de notre présent, et elle est d’autant plus évidente en ces temps-ci. Face à elle, il est facile de sombrer dans le désespoir ou de ressentir le besoin de réponses immédiates pour apaiser l’anxiété. Il existe cependant une autre façon de l’affronter, qui ne cherche pas à l’éliminer, mais à l’habiter avec patience.
Le tissage est une image qui aide à comprendre ce processus, car il implique du temps, de la persévérance et la conviction que chaque fil contribue à l’ensemble. Les communautés qui tissent des réseaux savent que les résultats ne sont pas toujours immédiats, mais que le processus en lui-même a déjà de la valeur. Dans ce tissage, l’incertitude ne disparaît pas, mais elle devient plus supportable car on ne l’affronte pas seul·e.
Au bout du compte, les résultats arriveront et marqueront un nouveau chapitre de l’histoire politique du pays. Il y aura des interprétations, des analyses et des réactions qui tenteront d’expliquer ce qui s’est passé et d’anticiper ce qui va suivre. Tout cela fait partie du processus démocratique et a son importance, mais cela n’épuise pas la complexité du pays.
Car pendant ce temps, il y a une réalité qui ne s’arrête pas et ne se redéfinit pas uniquement en fonction de ces résultats. Les communautés continueront à fonctionner, à s’organiser et à faire vivre la vie avec la même intensité qu’auparavant. Le pays continue au-delà de tout chiffre, au-delà de toute victoire ou défaite.
Ce calme se construit en reconnaissant que le pays est plus vaste que le moment électoral, qu’il existe des processus plus longs et plus profonds en cours. Il ne s’agit pas de minimiser l’importance de ce qui se passe aujourd’hui, mais de l’intégrer dans une vision plus large qui nous permette de nous soutenir émotionnellement et collectivement. À partir de là, il est possible d’aborder cette journée avec plus de clarté.
Note finale : un espoir qui perdure
Garder espoir dans des contextes d’incertitude n’est pas chose aisée, et encore moins lorsque les tensions sont manifestes. Il existe pourtant une forme d’espoir qui ne dépend ni de résultats immédiats ni de promesses extérieures. C’est un espoir qui se construit à partir de l’expérience, à partir de ce qui existe déjà et fonctionne au quotidien.
Cet espoir ne nie pas les difficultés, mais il ne s’y résigne pas non plus. Il se nourrit des pratiques communautaires, de la solidarité, de la résistance qui crée et ne se contente pas de supporter. En ce sens, c’est un espoir plus solide, car il ne repose pas sur des attentes, mais sur des réalités concrètes.
Nous avons voté, et cet acte revêt une grande importance dans la vie démocratique. Mais le pays ne se résume pas à ce moment, il ne commence ni ne s’achève en lui. Le pays vit dans chaque communauté qui s’assume, qui existe, qui résiste, qui prend soin, qui défend et qui tisse la vie avec une persévérance admirable. Se souvenir de cela, au milieu de tant d’incertitudes, ne résout pas toutes les questions, mais offre un point d’appui. Et parfois, dans des jours comme aujourd’hui, cela suffit pour maintenir un calme qui ne paralyse pas, mais qui accompagne.