Par Steve Warren Privat-Pérez, coordonnateur national des projets d’agroécologie, Instituto Bartolomé de Las Casas, Pérou

Plus tôt ce mois-ci, le Congrès de la République du Pérou a approuvé le projet de loi 7549/2023-CR (voir communiqué en espagnol), qui accorde l’amnistie aux soldats, policiers, miliciens et fonctionnaires de l’État ayant violé les droits humains pendant le conflit civil de 1980 à 2000. Craignant que son adoption ne nuise aux poursuites en cours pour crimes graves, des experts de l’ONU ont averti que ce projet de loi « viole les normes des traités relatifs aux droits humains » et « empêche l’accès à la justice, à la vérité et à la réparation pour les victimes » (voir communiqué de presse en anglais). Le projet de loi a également été dénoncé par des groupes de victimes.
Parmi les détracteurs du projet de loi figurent le partenaire péruvien de Développement et Paix ― Caritas Canada, l’Instituto Bartolomé de Las Casas (IBC), qui porte le nom d’un frère dominicain qui a milité contre les atrocités commises par les conquistadors espagnols au XVIe siècle. L’opposition de l’IBC au projet de loi est conforme à sa mission de promotion de la libération et du développement humain dans une perspective d’option préférentielle pour les pauvres.
L’article ci-dessous, initialement publié en espagnol sur le site Web de l’IBC, est traduit et reproduit ici avec leur autorisation.
La deuxième mort : quand le Congrès enterre la mémoire
Lima, juillet 2025
L’histoire se souviendra de ce moment avec honte. Dans une salle éclairée artificiellement, remplie de discours préfabriqués et de silences complices, un groupe de membres du Congrès a appuyé sur des boutons qui ont non seulement activé un système de vote électronique, mais qui ont également enterré des décennies de lutte, réduit au silence des milliers de cris, piétiné la douleur accumulée de générations et consacré l’impunité comme politique d’État. Ce n’était pas un simple vote : c’était une exécution publique de la justice.
Le Congrès de la République a adopté une loi qui accorde l’amnistie aux membres des forces armées et de la police nationale péruvienne impliqués dans des crimes commis pendant le conflit armé interne. Sous le couvert de la réconciliation, un acte de trahison à la mémoire nationale a été commis. Ils ont qualifié cela d’acte de « justice historique », comme si l’histoire pouvait être modifiée par décret. Comme si les cadavres qui gisent encore dans des fosses communes pouvaient être convaincus qu’ils sont morts par erreur. Comme si les mères qui attendent toujours leurs enfants pouvaient être persuadées que l’oubli est une forme de guérison.
Ce n’est pas le cas. L’oubli imposé est une forme de torture. Et c’est ce qu’a fait le Congrès : il a torturé à nouveau les victimes, il a revictimisé les survivant·e·s, il a condamné le pays à une mémoire tronquée.
Pour comprendre la gravité de cette loi, il suffit de penser à ses effets. Il ne s’agit pas d’une mesure technique ou d’une réforme juridique innocente. Cette amnistie signifie que ceux qui ont exécuté, torturé, violé, fait disparaître ou assassiné au nom de l’État peuvent rester en liberté, sans rendre de comptes, sans être jugés, sans même reconnaître le moindre des torts causés.
Il ne s’agit pas d’accorder la clémence à de simples soldats pris dans l’horreur. Cette loi profite également aux officiers qui ont planifié des opérations d’extermination, aux généraux qui ont signé des ordres d’anéantissement, aux fonctionnaires qui ont blindé la machine de mort avec de la paperasse. Des hommes qui n’étaient pas de simples exécutants, mais les concepteurs de la terreur. Amnistier ces individus n’est pas une décision juridique : c’est une déclaration politique. C’est l’État qui dit ouvertement que la vie des paysan·ne·s quechua, des femmes violées, des enfants torturés, ne vaut rien.
Parce que la plupart des victimes ne vivaient pas à Lima et ne parlaient pas espagnol. La plupart étaient des autochtones pauvres, habitant·e·s des hauteurs d’Ayacucho, des ravins de Huancavelica, des marges du pays. Lorsque l’État a assassiné, il ne l’a pas fait avec une précision chirurgicale, il ne l’a pas fait en légitime défense, il ne l’a pas fait de manière exceptionnelle. Il l’a fait systématiquement, avec cruauté, en toute impunité, avec mépris racial. Et aujourd’hui, cette impunité a été légitimée par une loi.
Cette loi n’efface pas seulement les dossiers judiciaires. Elle efface les témoignages. Elle efface les visages. Elle efface la vérité. En ce sens, c’est une seconde mort. La mort de la possibilité de justice. La mort de l’espoir de réparation.
Le discours utilisé pour défendre cette loi est aussi cynique qu’insultant. On a dit qu’il s’agissait d’une « revendication » de ceux qui « ont sauvé la patrie du terrorisme ». Mais quelle patrie sauve certain·e·s en tuant d’autres ? Quel genre de salut est-ce là, qui fait plus de 69 000 morts, pour la plupart des civil·e·s, dont beaucoup ont été assassiné·e·s par l’État lui-même ?
Ils parlent de « pacification » comme si le silence était synonyme de paix. Comme si enterrer les crimes était une façon de guérir. Mais le silence imposé par le pouvoir n’est qu’une pause dans la violence. La paix véritable ne se décrète pas : elle se construit avec la vérité, la justice et la mémoire. Sans ces piliers, tout le reste n’est qu’hypocrisie institutionnelle.
On a répété ad nauseam que les militaires « n’ont fait qu’obéir aux ordres », comme si l’obéissance pouvait excuser la barbarie. Comme si la chaîne de commandement annulait la responsabilité morale. Mais l’histoire n’absout pas le bourreau sous prétexte qu’il « n’a fait qu’obéir ». L’histoire pointe du doigt, juge, se souvient.
Le Congrès a voulu manipuler le langage, il a tenté de présenter sous un jour patriotique ce qui est, en substance, une concession honteuse à l’oubli. Il qualifie d’« amnistie » ce qui relève de l’impunité. Il qualifie de « réparation » ce qui relève de la dissimulation. Il qualifie de « dette historique » ce qui relève du déni de la vérité.
Lors du vote de la loi, aucun membre du Congrès n’a mentionné les victimes par leur nom. Aucun n’a évoqué les filles violées à Manta, les étudiant·e·s de La Cantuta enterré·e·s dans des fosses clandestines, les paysan·ne·s d’Accomarca abattu·e·s sans pitié. Aucun n’a évoqué les mères qui ont marché pendant des décennies avec des photos accrochées à leur poitrine, implorant justice. Aucun n’a fait l’effort d’humaniser celles et ceux qui ont été déshumanisé·e·s par les balles de l’État.
Et ce silence est le plus éloquent. Parce que les victimes dérangent. Parce que leurs histoires contredisent le récit officiel. Parce que leurs corps mutilés gâchent le récit héroïque qu’ils veulent imposer. Parce que leur persévérance est, en soi, un acte de résistance.
Mais ces victimes existent. Elles sont là. Dans les cimetières sans nom. Dans les traces laissées dans la boue andine. Dans les archives de la vérité. Dans les souvenirs familiaux. Et aussi dans la rage contenue qui s’accumule comme de la dynamite au cœur des communautés.
Ce n’est pas seulement le Congrès qui a failli à sa tâche. Cette loi n’aurait pas pu être adoptée sans la complicité de l’État dans son ensemble. Sans les procureures et les procureurs qui ont retardé les procédures. Sans les juges qui ont classé les plaintes. Sans les président·e·s qui ont détourné le regard. Sans les médias qui ont préféré parler de l’« héroïsme » militaire plutôt que du sang innocent versé.
Un réseau d’impunité s’est tissé pendant des décennies. Une impunité structurelle, profonde, honteuse. Et aujourd’hui, avec cette loi, ce réseau est devenu la norme. L’exception est devenue la règle. Le crime a été légalisé.
Et ne nous leurrons pas : cette loi ne vise pas à « panser les blessures ». Elle vise à protéger les secteurs du pouvoir qui craignent d’être jugés. Elle vise à protéger ceux qui ont encore aujourd’hui de l’influence dans les casernes, dans les partis politiques, dans les entreprises de sécurité. Elle vise à garantir que l’histoire officielle continue d’être écrite par les vainqueurs.
Parler de réconciliation dans ce contexte est une insulte. On ne peut pas réconcilier une nation en partant de l’impunité. On ne peut pas exiger des victimes qu’elles embrassent leurs bourreaux sans vérité, sans reconnaissance, sans punition.
La réconciliation exige des gestes courageux. Elle exige de dire toute la vérité. Elle exige une justice réparatrice. Elle exige d’assumer ses responsabilités. Cette loi fait tout le contraire : elle revictimise, nie, protège les coupables et abandonne celles et ceux qui attendent justice depuis plus de 40 ans.
On a dit que « cela fait déjà longtemps », qu’il faut « tourner la page ». Mais qui peut tourner la page si le livre reste ouvert sur la blessure ? Qui peut se tourner vers l’avenir si le passé continue de dicter l’impunité ?
La paix sans justice est une farce. La réconciliation sans mémoire est une hypocrisie. Et le pardon imposé par le pouvoir est une forme sophistiquée de violence.
Aujourd’hui, le Pérou n’est pas seulement confronté à une crise politique. Il est confronté à un conflit qui touche à son âme même. Quel pays voulons-nous être ? Un pays qui protège les assassins ou un pays qui accompagne les victimes ? Un pays qui légifère pour l’impunité ou un pays qui construit la justice à partir de la base ? Un pays qui se voile la face ou un pays qui ose regarder son histoire avec courage ?
Ce Congrès a choisi la voie de la lâcheté. Il a préféré les applaudissements des secteurs militaires aux cris des victimes. Il a légiféré depuis le confort de ses privilèges, sans écouter celles et ceux qui pleurent en silence depuis des décennies.
Mais la mémoire ne peut être effacée par une loi. On ne peut décréter l’oubli. Car la mémoire vit dans les corps. Dans les récits. Dans les rituels. Dans les chants. Dans les pierres des ravins où ils ont été assassinés. Dans les photos en noir et blanc que portent les grands-mères. Dans les rêves interrompus des enfants disparus.
La mémoire est rebelle. C’est pourquoi elle dérange. C’est pourquoi on veut la faire taire. C’est pourquoi on l’attaque. Mais la mémoire est aussi une tranchée. Une forme de résistance. Et c’est ce qui se met en place aujourd’hui au Pérou : une nouvelle résistance contre l’oubli, contre l’amnésie planifiée par le Congrès, contre la normalisation du crime.
Parce que les communautés n’oublient pas. Parce que les ossements manquants exigent encore d’être retrouvés. Parce que la justice différée n’est pas justice, mais qu’elle n’a pas non plus été vaincue. Parce qu’il existe un autre pays. Un pays qui défile avec les photos des personnes disparues. Un pays qui chante en quechua des chants de deuil et de résistance. Un pays qui sème la justice dans chaque mot, dans chaque protestation, dans chaque dossier ouvert. Ce pays n’a pas été vaincu. Ce pays est toujours vivant. Et c’est ce pays qui refuse d’accepter l’impunité comme une fatalité.
C’est pourquoi ils pourront adopter toutes les lois qu’ils veulent. Ils pourront voter à main levée, à huis clos ou avec des discours grandiloquents. Ils pourront se féliciter entre eux, s’embrasser, prétendre qu’ils ont fait quelque chose de noble. Mais l’histoire les jugera. Et elle les jugera sévèrement.
Car l’histoire n’oublie pas celles et ceux qui ont protégé le crime. L’histoire ne pardonne pas à celles et ceux qui ont enterré la justice. L’histoire ne se tait pas face à l’impunité. L’histoire, en fin de compte, redonne toujours la parole à celles et ceux qui ont été réduits au silence.
Ce Congrès restera dans l’histoire, oui. Mais pas comme les sauveurs de la patrie. Pas comme des législateurs exemplaires. Ils resteront comme ce qu’ils sont : complices de l’impunité, architectes de l’oubli, bourreaux de la mémoire.