Par Minaz Kerawala, conseiller en communication et relations publiques

La semaine dernière, un collectif d’ONG canadiennes de premier plan a adressé une lettre commune urgente à l’honorable Anita Anand, ministre des Affaires étrangères du Canada.
Les organisations de la société civile, dont Développement et Paix – Caritas Canada (DPCC), qui ont toutes des programmes et des partenariats à Gaza, ont demandé à la ministre de « suspendre effectivement tous les transferts d’équipements militaires canadiens vers Israël, y compris en fermant toutes les brèches permettant aux armes américaines de transiter par ou de bénéficier des chaînes d’approvisionnement canadiennes, et en interdisant le transfert de technologies de surveillance et de technologies à double usage ».
La ministre des Affaires étrangères exhortée à « agir sans délai »
Ce n’était pas la première fois que la société civile appelait le Canada à cesser d’armer Israël. En février 2024, DPCC et ses alliés avaient demandé la même chose à Mélanie Joly, la prédécesseure de Mme Anand. Cette supplique semblait avoir été entendue en quelques semaines lorsque la Chambre des communes a voté en faveur « de cesser l’approbation et le transfert d’autres exportations d’armes à destination d’Israël… ». Quelques mois plus tard, Mme Joly avait déclaré catégoriquement : « Il n’y a pas d’armes ni de composantes d’armes canadiennes qui vont se retrouver à Gaza. Un point c’est tout. »
Mais cette déclaration était peut-être mensogère.
La semaine dernière, un rapport accablant a révélé que le Canada continuait d’exporter du matériel militaire vers Israël, malgré les faux-semblants du gouvernement affirmant le contraire. En analysant les registres fiscaux israéliens et les documents commerciaux relatifs au transport maritime, ce rapport a dévoilé des centaines d’expéditions de cargaisons militaires, dont 421 070 balles.
C’est cette révélation qui nous a incités à rappeler à Mme Anand que « le Canada est tenu d’empêcher le transfert d’armes à toute partie — étatique ou non étatique — lorsqu’il existe un risque clair que ces armes contribuent à des violations du droit international humanitaire » et à l’exhorter à « agir sans délai » pour mettre fin à la complicité du Canada dans la campagne d’Israël « d’extermination du peuple palestinien ».
Depuis l’envoi de notre lettre, Mme Anand a publié une déclaration contestant le rapport. Sa réfutation, cependant, s’attarde sur des questions sémantiques et ne va pas jusqu’à affirmer catégoriquement que le Canada n’exporte pas d’armes, de composants d’armes et des technologies militaires vers Israël sans réserve ni exception. La « clarification » de la ministre a également été discréditée de manière convaincante par les auteurs du rapport (voir article en anglais).
Le honteux « contexte de famine »
Notre lettre soulignait également à Mme Anand que plus d’une centaine d’organisations, dont DPCC, avaient averti que le siège imposé par Israël affamait la population de Gaza (voir communiqué en anglais) et que cela avait été officiellement confirmé par les agences des Nations Unies.
Heureusement, la ministre a reconnu que les besoins humanitaires « ont atteint un niveau sans précédent » à Gaza. Face aux « restrictions imposées par le gouvernement israélien », le Canada a largué près de 10 tonnes d’aide humanitaire.
Saluant l’esprit de cette initiative, DPCC et ses alliés ont exhorté le Canada à faire pression sur « Israël pour qu’il ouvre complètement les points de passage terrestres afin que l’aide puisse être acheminée à l’échelle nécessaire pour mettre fin à cette famine. » Notre affirmation selon laquelle un larguage aérien « n’empêchera pas davantage de personnes de mourir de faim » a été confirmée par les derniers rapports émanant de Gaza.
Un État assiégé
Le jour même où nous avons rédigé notre lettre commune à Mme Anand, il a été rapporté qu’Israël avait tué 60 138 Palestinien·ne·s et blessé 146 269 autres à Gaza depuis octobre 2023 (voir aperçu en anglais). Outre cette campagne meurtrière, que même les organisations israéliennes de défense des droits humains qualifient désormais de génocide, Israël a également tué environ 1 000 Palestinien·ne·s en Cisjordanie occupée au cours des 21 derniers mois.
C’est dans ce contexte de chiffres effrayants et d’images d’enfants émacié·e·s (voir reportage photo en anglais) que le premier ministre Mark Carney a annoncé que « le Canada a l’intention de reconnaître l’État de Palestine lors de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2025 ».
DPCC salue cette annonce attendue depuis longtemps, selon laquelle le Canada rejoindra la majorité morale des 147 des 193 membres de l’ONU qui ont reconnu la Palestine. Nous notons toutefois avec inquiétude que l’intention du Canada « repose sur la volonté de l’Autorité palestinienne de […] tenir des élections générales en 2026 dans lesquelles le Hamas ne pourra jouer aucun rôle et de démilitariser l’État palestinien. »
Nous avons demandé au Premier ministre comment il envisageait que l’État palestinien puisse y parvenir alors qu’il reste sous l’occupation brutale, illégale et croissante d’Israël.
Nous félicitons le gouvernement du Canada d’avoir enfin pris la bonne direction en fournissant davantage d’aide à Gaza et en décidant de reconnaître l’État palestinien. Mais ces mesures ne seront que des gestes vides de sens si le Canada les assortit de conditions impossibles à remplir, continue d’armer Israël et n’impose aucune sanction pour contraindre Israël à lever son siège meurtrier sur Gaza ou à cesser ses accaparements de terres en Cisjordanie.
Comme nous l’avons affirmé dans notre lettre commune, l’inaction persistante du Canada à cet égard constituerait « un échec moral profond dans l’histoire de notre pays ».