Derrière l’or, la peur d’un enfant

Par Mgr Miguel Ángel Cadenas, président du Centre Amazonien d’anthropologie et d’application pratique (CAAAP) et du Réseau ecclésial panamazonien (REPAM).

Cet article a été publié en espagnol au journal La República, un journal péruvien. Il est traduit et reproduit ici avec l’autorisation du CAAAP, un partenaire de longue date de Développement et Paix – Caritas Canada.

Récemment, une religieuse m’a raconté une conversation qu’elle a eue avec un enfant de 5 ans, fils d’une famille qui tente de protéger son territoire à Loreto contre l’avancée de l’exploitation minière illégale, mais qui a été contrainte de quitter sa communauté en raison de menaces. Dans la chambre où ils étaient logés, assis sur un lit, l’enfant a pris dans ses mains la croix que la sœur porte sur sa poitrine. « Est-ce qu’il veille sur toi ? », lui a-t-il demandé. La sœur lui a répondu que oui. L’enfant a insisté : « Il ne laisse pas les gens te tuer ? »

Il a sorti un carton avec un dessin réalisé par sa sœur et l’a décrit : il y avait la rivière avec les poissons, la forêt, les champs, les petites maisons et, soudain, il a dit en montrant la rivière : « Ce sont les dragues, là-bas, il y a les dragueurs, ils ont des couteaux et des pistolets ; mon papa doit s’enfuir ».

Cette conversation avec la sœur qui accompagne la famille révèle une réalité cruelle qui s’étend le long des fleuves amazoniens : l’insécurité dans laquelle vivent les familles en raison des conflits liés à l’exploitation minière illégale. Lorsque les menaces et la violence sont présentes, les enfants en souffrent de manière disproportionnée. L’enfance est une période de découverte, d’apprentissage, mais quel monde cet enfant découvre-t-il et qu’apprend-il ? Un enfant de 5 ans doit se sentir en sécurité chez lui ; il ne doit pas vivre en permanence dans la crainte que quelqu’un tue son père.

Le monde dans lequel nous vivons est plus incertain qu’il y a dix ans, une insécurité non seulement physique mais aussi politique, qui se reflète dans l’économie. Dans ce monde instable, les pays choisissent d’investir dans l’or, qu’ils considèrent comme plus sûr que n’importe quelle monnaie nationale. Avec une demande accrue, le prix de l’or augmente, ce qui encourage l’exploitation minière illégale. Au cours des dix dernières années, le prix de l’or sur les marchés internationaux est passé de 1 600 dollars l’once (28 g) à plus de 4 000 dollars, et il devrait continuer à augmenter. Les principaux acheteurs sont les banques centrales. Si les États-Unis sont le pays qui possède les plus grandes réserves d’or, la Chine, l’Inde, la Pologne et la Turquie sont ceux qui ont accumulé le plus d’or au cours des cinq dernières années.

Cependant, la sécurité que procure l’or dans les pays de destination est inversement proportionnelle à l’insécurité qu’il génère dans les lieux d’extraction. Dans ces zones, l’État est peu présent : les services publics sont absents ou de mauvaise qualité. À cela s’ajoute le manque de recherche, base nécessaire à l’élaboration de politiques publiques. Ainsi, en ne remplissant pas son rôle, l’État expose les défenseures et les défenseurs de l’environnement à un combat inégal contre les organisations criminelles.

Les défenseures et les défenseurs de l’environnement subissent dans leur propre chair le niveau de violence qui règne dans les communautés, et les enfants intériorisent l’incertitude permanente dans laquelle vivent leurs parents. Les enfants ont besoin de routines, qui leur apportent de la sécurité. Ainsi, lorsque nous leur racontons une histoire, elles et ils nous corrigent si nous avons changé un mot ou oublié quelque chose. Tout doit être à sa place. Un changement d’ordre perturbe leur sécurité. C’est pourquoi les enfants sont très sensibles aux changements : ceux-ci désorientent leur monde.

Nous nous demandons : que ressentent les enfants lorsque leurs parents, personnes défenseures de l’environnement, ne peuvent pas respecter les horaires et les routines, lorsqu’elles doivent disparaître de la maison, lorsqu’elles les voient contrariés, en colère ou de mauvaise humeur à cause des problèmes auxquels ils sont confrontés ? Un enfant est un baromètre de la peur dans la communauté. Nous sommes donc confrontés à un problème de santé mentale de grande envergure, ce à quoi nous ne pensons généralement pas lorsque nous parlons des personnes défenseures de l’environnement.

Peu après sa première conversation avec l’enfant, la sœur jouait avec lui et quelques cousins. Après plusieurs jeux, elle a eu l’idée de leur apprendre la comptine « Mata titirulá títulá », dans laquelle les enfants choisissent les métiers qu’ils aimeraient exercer. Mais l’enfant a pris peur : « Qui allez-vous tuer ? », lui a-t-il demandé.

Il est très important de créer un espace de confiance pour que les enfants puissent exprimer ce qui les préoccupe, ce qu’ils ne comprennent pas ; en même temps, ils ont besoin de savoir qu’ils seront pris en charge et protégés. La famille joue un rôle fondamental, mais lorsqu’elle est confrontée à des menaces et à l’incertitude, la question se pose : qui peut les accompagner et les aider à surmonter ce qu’ils vivent ?

Notre rôle, en tant qu’Église, est d’être la présence de Dieu qui encourage lorsque l’horizon semble se refermer. Lorsque l’injustice et l’impunité règnent, nous devons être une présence prophétique, comme l’exprime Isaïe 41,10 : « Ne crains pas : je suis avec toi ; ne sois pas troublé : je suis ton Dieu. Je t’affermis ; oui, je t’aide, je te soutiens de ma main victorieuse. »

Cependant, il incombe à l’État de protéger les plus vulnérables, en assurant une présence permanente dans les régions reculées où sévit l’exploitation minière illégale, avec des services de base, des écoles en bon état, des enseignants qui respectent leurs horaires, des centres de santé qui prennent également en charge la santé mentale, des espaces pour la participation et le contrôle citoyens. Ce n’est qu’en récupérant pour les citoyennes et les citoyens les territoires qui ont été abandonnés à l’illégalité et au crime organisé que l’on pourra, petit à petit, rendre son enfance à cet enfant et à des centaines d’autres comme lui.

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