Par Harout Bedrossian, responsable du développement des ressources, Caritas Jérusalem





La situation en Palestine demeure désastreuse. Parmi les localités de la Cisjordanie où les colons israéliens ont attaqué des Palestinien·ne·s à 2 159 reprises depuis le début de l’année seulement (voir rapport en anglais), on compte le village de Taybeh, qui a subi des frappes répétées. À Gaza, le nombre de morts a dépassé les 74 400 (voir rapport en anglais), dont huit enfants tués rien que la semaine dernière (voir rapport en anglais).
Pourtant, l’espoir est toujours bien vivant en Palestine, grâce à Caritas Jérusalem (voir site Web en anglais).
Cette organisation partenaire de Développement et Paix – Caritas Canada s’efforce, contre vents et marées, de maintenir ses projets d’aide humanitaire vitale et de développement à long terme. La semaine dernière, par exemple, un projet visant à améliorer les moyens de subsistance, qu’elle mène avec le soutien d’autres organisations Caritas, a fêté ses cinq ans. Ce récit émouvant du voyage vers les sites du projet et des célébrations de cet anniversaire a d’abord été publié en anglais sur le site Web de Caritas Jérusalem. Il est reproduit ici en traduction avec leur autorisation.
Une célébration assombrie par des questions
20-21 octobre 2026
Alors que nous voyagions de Jérusalem à Zababdeh (au nord de la Palestine), il était impossible de ne pas remarquer les changements le long de la route. En à peine quelques mois depuis notre dernière visite, le paysage s’était transformé. Davantage de barrières. Davantage de postes de contrôle. Davantage de maisons réduites en ruines. Davantage de petits commerces disparus. Le trajet lui-même semblait différent, plus pesant en quelque sorte.
Pourtant, notre destination était censée être un lieu de fête.
Pendant cinq ans, nous avons travaillé aux côtés des collectivités de la province de Jénine, en aidant les gens à passer d’une situation de vulnérabilité à l’autonomie. Cette visite sur le terrain nous a permis de constater les fruits de ce travail. Nous avons visité des microprojets, écouté des exemples de réussite et entendu les témoignages de personnes dont la vie avait été transformée. Hommes et femmes ont parlé avec fierté des entreprises qu’ils avaient créées, des obstacles qu’ils avaient surmontés et de la dignité qu’ils avaient retrouvée.
À maintes reprises, ils ont exprimé leur gratitude envers Caritas, non seulement pour son soutien financier, mais aussi pour avoir été à leurs côtés, avoir cru en elles et eux et les avoir encouragés lorsque la réussite semblait hors de portée.
Impossible de ne pas être ému.
Partout, on voyait des sourires. On entendait des rires. Et parfois, il y avait des larmes : des larmes de joie, de soulagement, de réussite durement acquise. Être témoin du parcours de personnes qui passent de la précarité à l’autonomie est l’un des plus grands privilèges de notre travail.
Le lendemain, nous nous sommes réunis à l’Université arabo-américaine pour la cérémonie de clôture du programme. Des invités de marque étaient présents, aux côtés de représentants d’organismes gouvernementaux et de nos précieux partenaires. Ensemble, nous avons fait le bilan de cinq années d’engagement, de persévérance et de réussites.
À tous les égards, ce fut une réussite.
Cinq années de défis surmontés.
Cinq années d’objectifs atteints.
Cinq années de renforcement des collectivités.
Nous aurions dû célébrer cela de tout cœur.
Mais quelque chose nous trottait dans la tête, quelque chose que nous ne pouvions ignorer.
C’était peut-être parce que nous sommes habitués à voir les situations se détériorer. En vivant sur ce petit territoire et dans une région en proie à l’incertitude, nous apprenons à nous adapter. Nous apprenons à aller de l’avant. Nous apprenons à garder espoir.
En fait, nous avons déjà préparé le prochain volet : un autre programme quinquennal destiné à soutenir les collectivités d’accueil et les familles déplacées provenant des camps de personnes réfugiées de Jénine, Tulkarem et Nour al-Shams.
Alors, pourquoi étais-je troublé ?
Pourquoi restais-je éveillé dans une maison d’hôtes à Jénine, incapable de dormir après une journée qui n’aurait dû m’apporter que de la satisfaction ?
Mes pensées se sont tournées vers cinq ans en arrière, vers le début de ce parcours. Je me suis souvenu des ateliers participatifs organisés pendant la pandémie de COVID-19, à une époque où l’incertitude régnait partout. Je me suis souvenu des innombrables défis que nous avons dû surmonter : divisions internes, conflits, guerre, restrictions et crises à répétition. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, ensemble, nous avons avancé. Nous nous sommes adaptés. Nous avons tenu nos engagements. Nous avons réussi.
Il y a un an, nous avons réévalué la situation et conçu un nouveau programme en fonction des besoins les plus pressants des collectivités. Nous pensions avoir cerné les défis qui nous attendaient.
Mais ce que j’ai vu au cours de cette visite m’a profondément bouleversé.
Alors que nous traversions en auto des quartiers que nous connaissions si bien, mon collègue Anton a soudainement rompu le silence.
« C’est de la folie. »
Ces mots sont restés suspendus dans l’air.
Était-ce le mot juste ?
Comment aurions-nous pu décrire autrement ce dont nous étions témoins ?
Des endroits où nous nous étions autrefois assis ensemble pour partager un repas.
Des cafés où les conversations coulaient à flot.
Des rues animées par les petits commerces et la vie quotidienne.
Ce n’étaient pas des lieux anonymes sur une carte. Nous connaissions ces gens. Nous nous étions assis à leurs côtés. Nous avions partagé un café avec eux. Nous avions écouté leurs histoires. Nous avions ri avec eux.
Et maintenant, nous voyions leurs moyens de subsistance s’effondrer sous nos yeux.
Des magasins fermés.
Des entreprises détruites.
Des années de dur labeur réduites à néant.
Ce qui rendait la situation encore plus difficile, c’était de savoir que derrière chaque bâtiment endommagé se cachaient une famille, un rêve et une lutte pour la dignité.
En tant que travailleuses et travailleurs du développement, nous sommes formés à repérer la résilience. Nous sommes sans cesse inspirés par le courage des collectivités qui refusent de baisser les bras. Et ici, il y a de la résilience, une résilience extraordinaire.
Mais ce soir-là, une autre question me hantait.
Existe-t-il quelque chose comme « trop » ?
Combien de pertes les gens peuvent-ils supporter avant que l’espoir ne commence à s’estomper ?
Combien de fois les collectivités peuvent-elles se reconstruire avant que l’épuisement ne l’emporte sur la détermination ?
Et où s’arrête ce « trop » ?
Y aura-t-il un moment où l’on dira « ça suffit » ?
Ou nous dirigeons-nous vers un avenir où chaque nouvelle tragédie sera accueillie par cette réponse glaciale : « Vous n’avez encore rien vu. »
Alors que notre programme quinquennal touche à sa fin, je reste fier de ce qui a été accompli. Les réussites sont bien réelles. Les vies transformées sont bien réelles. Le courage des personnes que nous aidons est bien réel.
Mais les questions le sont tout autant.
Ce voyage à Zababdeh m’a rappelé que le développement ne se résume pas à des projets, à des indicateurs et à des réalisations. Il s’agit avant tout des gens. Il s’agit de préserver l’espoir là où celui-ci est constamment mis à rude épreuve.
Et c’est peut-être pour cela que le sommeil tardait à venir.
Car, au milieu de ces célébrations, je ne pouvais m’empêcher de me demander combien d’épreuves ces gens devront encore endurer avant qu’on leur permette enfin non seulement de survivre, mais aussi de vivre.